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LA PEUR DU CHANGEMENT ETOUFFE TOUTE « BONNE NOUVELLE »

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Mc 6, 1-6

Les trois lectures de ce jour nous parlent des limites de l'être humain. Ezéquiel, comme Paul et Jésus ont conscience de la pauvre chose qu'ils sont, mais finissent par découvrir que ces limitations n'empêchent pas les possibilités de pleine humanité que Dieu attend d'eux. Nous sommes humains, peut-être, comme disait Nietzsche, « trop humains, mais la plénitude d'humanité à laquelle nous pouvons parvenir est quelque chose d'incroyablement grand et plus que suffisant pour donner sens à une vie.

Pour en venir à l'évangile, Marc conclut avec ce texte une partie de son œuvre. Après ce récit, qui montre l'acceptation par le peuple (la majorité) des thèses des dirigeants, voici de nouveau Jésus en relation avec les représentants officiels de la religion. Il continue d'enseigner, mais c'est le peuple opprimé (la minorité), qu'il veut libérer. Jésus se rend compte qu'il n'y a rien à faire avec l'institution et il va dorénavant se consacrer au peuple laissé de côté. Cet épisode se trouve dans les trois synoptiques, mais on peut lire des récits parallèles chez Jean et ailleurs dans les mêmes synoptiques.

Marc ne possède pas de récits de l'enfance. Il peut pour cette raison raconter sans idées préconçues cette rencontre avec ceux de son « peuple ». Face à la tendance de diviniser la vie humaine de Jésus, c'est une mise en garde. Pour ceux qui le connaissaient le mieux, il n'était qu'un de ceux du peuple. Ses compatriotes étaient tellement persuadés qu'il était quelqu'un de normal, qu'ils ne pouvaient accepter autre chose. Ils étaient ses camarades d'enfance, ils avaient couru, joué et travaillé avec lui, ils savaient parfaitement qui il était. Ils le situaient dans le cadre d'une famille, exigence indispensable à l'époque pour être quelqu'un. Ils n'avaient jusqu'alors rien découvert d'anormal chez lui. Il est logique qu'ils n'aient rien attendu d'extraordinaire de sa part. « Où va –t-il chercher tout ça?»

 

EXPLICATION

Jésus revient dans son village (le texte grec et la Vulgate disent « patrie ») On ne nomme pas le village, on ne fait pas référence au lieu géographique, mais plutôt au climat social dans lequel il a passé sa vie. Il arrive avec ses disciples, c'est-à-dire transformé en rabbin qui a ses partisans permanents. Personne ne va à sa rencontre pour le recevoir. Il a dû attendre le jour du sabbat et se rendre à la synagogue pour leur parler. Eux n'y ont pas été pour l'entendre, mais pour accomplir le précepte du samedi. C'est Jésus qui, pour son compte et à ses propres risques, se met à leur donner son enseignement sans qu'ils le lui demandent.

Marc avait déjà observé la relation de Jésus avec les gens de sa famille. En 3,21 il dit que les siens vinrent pour l'emmener, car ils disaient qu'il n'était pas dans son bon sens. Ils sont impressionnés, comme cela devait arriver à la synagogue de Capharnaüm.

Le texte grec ne dit pas : « ils n'avaient pas confiance en lui », mais « ils étaient scandalisés », ce qui dénote une posture beaucoup plus radicale. Ils ne daignent pas prononcer son nom, ils en parlent avec mépris, avec le pronom « celui-là ». Ils disent de lui qu'il est le fils de Marie ; ils ne nomment pas son père, ce qui était la manière de considérer une personne comme digne.

Il est curieux que Mathieu corrige le texte de Marc et dise : » le fils du charpentier ». Mais Luc va plus loin et dit : « le fils de Joseph ». Ces évangélistes, qui copient Marc, essaient surement d'ôter au texte toute possibilité d'interprétation négative. Pour Marc, il n'était pas fils de Joseph, car il avait rompu avec la tradition de son père ; il n'observait plus les traditions, comme il y était obligé...

Faisons bien attention. Cette connaissance, je dirais excessive qu'ils avaient de Jésus, est ce qui les empêche de croire en lui. Ils connaissent fort bien Jésus, mais refusent de le reconnaître pour ce qu'il est. Il faut être très attentif au texte. A cette époque, n'importe qui dans l'assemblée pouvait faire la lecture et la commenter. S'ils n'acceptent pas l'enseignement de Jésus, c'est parce qu'il ne s'est pas présenté comme charpentier, mais avec les prétentions d'un maître.

Ils ne le rejettent pas non plus parce qu'il enseigne comme un Rabbi, mais pour enseigner des choses nouvelles. La religion juive était trop sûre d'elle-même pour admettre des nouveautés. Les chefs religieux se chargeaient alors d'endoctriner le peuple pour qu'on n'admette rien de différent de ce qu'ils enseignaient, eux.

Jésus n'a étudié avec aucun rabbin, et n'a aucun titre officiel. Pour cette raison justement, la sagesse dont il fait preuve doit venir ou de Dieu (prophète) ou du diable (magie). Lorsque Jésus fait allusion au rejet du « prophète », il répond aux cinq questions purement rhétoriques que s'étaient posées ses compatriotes. Jésus n'enseigne rien de son fonds propre, il parle au nom de Dieu. Ce qui était la première caractéristique d'un prophète. Ne l'acceptant pas, c'est Dieu même qu'ils rejettent.

L'étonnement de Jésus n'est pas de se voir rejeté, mais de se voir rejeté par son peuple. Rejeté par ces gens soumis qu'il tentait de libérer. Le coup psychologique reçu par Jésus a été réellement très violent.

Il nous reste un point très intéressant à clarifier dans le texte. Leur manque de confiance empêche Jésus de faire là aucun miracle. Dimanche passé, Jésus disait à l'hémoroïsse : « ta foi t'a guérie » et à Jaïre : « il suffit que tu aies la foi ». Au moment où doit avoir lieu un miracle, la foi ou le manque de foi sont déterminants.

Mais alors en quoi réside le pouvoir de Jésus ? Nous devons nous débarrasser de l'idée d'un Jésus qui aurait la toute-puissance de Dieu et qui peut faire à tout moment ce qu'il veut. Ni Dieu ni Jésus ne peuvent faire ce qu'ils veulent, si nous comprenons le « faire » comme causalité physique. Cette idée d'un Jésus qui profite de la divinité disponible à tout moment a faussé son véritable visage.

 

APPLICATION

Le récit d'aujourd'hui nous parle de la pleine humanité de Jésus. Il nous confirme qu'il est un parmi tant d'autres, sans privilège d'aucun ordre. C'est pourquoi il est si difficile de l'accepter comme prophète envoyé de Dieu.

Pour nous aussi il est toujours difficile de découvrir Dieu dans celui qui, simplement, se montre comme très humain. Instinctivement, nous rejetons aujourd'hui tout Jésus qui ne concorde pas avec ce que nous avons appris tout petits. J'ai plus d'une fois entendu cette phrase : « Ne nous compliques pas la vie. Pourquoi ne nous dis-tu pas ce qu'on nous a toujours dit ? » Accoutumés que nous sommes à entendre toujours les mêmes choses, s'il arrive que quelqu'un en dise de différentes, fussent-elles plus en accord avec l'évangile, nous sursautons telles des hyènes.

Tout ce qui ne correspond pas à ce qu'on sait, à ce qu'on attend, ne peut venir de Dieu. Ce fut la position des chefs religieux du temps de Jésus et c'est celle des hiérarques de tous les temps. Mais c'est aussi celle de ceux qui le nient. Comme il ne répond pas aux attentes, il n'existe pas.

Accepter Jésus, comme accepter Dieu, implique nous nous défaisions de toutes les images que nous pouvons avoir de lui. Chaque fois que nous nous enfermons en des idées fixes sur Jésus, nous nous préparons au scandale.

Jamais Dieu ne se présente deux fois avec le même visage. Si nous le cherchons en vérité, nous le rencontrerons toujours différent et déconcertant. Si nous espérons trouver Dieu domestiqué, nous nous leurrons nous-mêmes en acceptant l'idole qui nous est familière. La conséquence inattendue de toute religion institutionnalisée, sera toujours la tentative de manipuler et de domestiquer Dieu pour faire qu'il corresponde à nos expectatives.

Le prophète n'est pas quelqu'un qui devine l'avenir, mais qui parle d'un Dieu déconcertant et imprévisible qui peut n'importe quand s'en sortir avec une pirouette.

Jamais le prophète ne sera en accord avec la situation présente, ni personnelle ni sociale, parce qu'il sait que Dieu exige la perfection totale à laquelle nous ne pouvons jamais parvenir. Le prophète authentique sera toujours un non conformiste (nous dirions aujourd'hui un indigné). La personne ou l'institution installée sera toujours ce qu'il y a de plus « anti prophétique » ou « anti évangélique ».

Malgré le rejet par « beaucoup », demeure toujours l'espérance qu'un « petit nombre » demeure ouvert à l'enseignement et à l'action de Jésus. Le grand mirage auquel nous avons succombé par le passé, fut de penser que « tous » avaient l'obligation d'accepter le message de Jésus. Rien n'a fait plus de mal au christianisme que la volonté de l'imposer à tous. De Constantin jusqu'à notre histoire récente, nous avons commis la sottise de faire des chrétiens par « décret ». L'option pour l'évangile sera toujours une question de minorités.

 

Fray Marcos

(Trad. Maurice Audibert)

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